Durant la guerre on ne débat pas, on n'insiste pas sur les divergences. La guerre est une serre pour l'attention et le mutisme. La faim, la soif, la peur de la mort rendent les mots superflus. A vrai dire, ils sont totalement inutiles. Dans le ghetto et dans le camp, seuls les gens devenus fous parlaient, expliquaient, tentaient de convaincre. Les gens sains d'esprit ne parlaient pas.
Extrait "Avant mon séjour dans les camps de concentration, je pensais que le pire venait d'ailleurs. J'ai trouvé le pire chez les autres et aussi en moi. Ce n'est pas l'abandon des siens qui est le plus dur à vivre, mais la déchéance de l'homme en soi. La conscience part en lambeaux. L'extrême humiliation transforme les hommes en coupables. C'est la tristesse des déportés."
En déportation, j'ai appris qu'il existe une limite au-delà de laquelle on trouve surtout des sentiments acides : le mensonge, la rage, l'abandon, l'égoïsme, la défiance. Nous portons chacun notre propre caricature. Il suffit souvent de quelques jours à peine pour que le masque tombe à terre. La statue intérieure se brise
Certains survivants ne sont jamais revenus des abîmes. Ils ne pouvaient pas supporter la part d'ombre qu'ils voyaient en transparence chez les autres et en eux-mêmes.
Extrait : "Certains survivants ne sont jamais revenus des abîmes. Ils ne pouvaient pas supporter la part d'ombre qu'ils voyaient en transparence chez les autres et en eux-mêmes. Il faut du temps pour se détacher de l'image de soi, plantée dans le regard des kapos, disant : "Tu es ce trou du cul, cette loque, ce torturé, ce non-homme, ce squelette mi-charogne mi-vermine." "
" jamais je ne pourrais contempler les figures de Giacometti sans me souvenir des étranges promeneurs de Buchenwald : cadavres ambulants dans la pénombre bleutée de la baraque des contagieux ; cohortes immémoriales autour du bâtiment des latrines du Petit Camp, trébuchant sur le sol caillouteux, boueux dès la première pluie, inondé à la fonte des neiges, se déplaçant à pas comptés"
Une année à Buchenwald m'avait appris concrètement ce que Kant enseigne, que le Mal n'est pas l'inhumain, mais, bien au contraire, une expression radicale de l'humaine liberté.
Nous sommes ceux qui viennent après. Nous savons désormais qu'un homme peut lire Goethe ou Rilke, jouer des passages de Bach ou de Schubert, et le lendemain matin vaquer à son travail quotidien, à Auschwitz.
Ma question, celle avec laquelle je lutte dans tous mes enseignements, c'est : pourquoi les humanités au sens le plus large du mot, pourquoi la raison dans les sciences ne nous ont-ils donné aucune protection face à l'inhumain ? Pourquoi est-ce qu'on peut jouer Schubert le soir et aller faire son devoir au camp de concentration le matin ?